orfumée encenshuile

Les Mages enfin arrivés au pied de l’enfant avaient déballés leurs cadeaux, d’abord l’or, mais devant ce métal scintillant et éblouissant de mille feux, l’enfant avait été aveuglé et il s’était mis à hurler et rien n’avait pu l’arrêté. Il avait fallu remballer l’or et le cacher à ses yeux pour que Jésus retrouve son calme ! 

Alors, ils présentèrent l’encens, mais dès qu’on y mit le feu et qu’il répandit une fumée épaisse, l’enfant fut pris d’une forte toux et là encore, on eut beau lui taper dans le dos, le bercer, le bichonner, rien n’y fit. On eut cru, que toussant de plus en plus fort, il allait rendre l’âme. Il leur fallut alors éteindre l’encens et ranger ce dangereux cadeau. 

Restait la myrrhe ; elle se présentait comme une gomme à mâcher. Un des mages en fit une petite boule pour la faire goûter à l’enfant. Il suça un moment la boule gélatineuse. Et là, il se produisit un étrange phénomène: l’enfant resta paralysé, bouche ouverte, respiration coupée, comme mort. Joseph qui veillait se précipita pour secouer l’enfant et lui faire cracher la boule de myrrhe. A peine né, voilà qu’il se trouvait déjà embaumé !… C’était trop tôt !… Dès qu’il eut craché la boule, Jésus reprit des couleurs et sa respiration habituelle. On pria alors les mages de remballer leurs cadeaux : ça na paraissait pas adapté à la situation : c’était trop clinquant, trop fumeux ou trop tôt !… Et c’est à cause de cela que les Mages “repartirent par un autre chemin…“ Mais on ne vous a jamais raconté la suite et quel fut cet autre chemin. 

Le voici donc retrouvé sur de vieux parchemins redécouverts un jour de grand vent décoiffant dans les sables d’Egypte, il y a déjà quelques années. 

Bien sûr, les Mages avaient bien pressenti qu’il ne fallait pas retourner voir Hérode ; ils prirent donc la tangente, et ils allaient errants, tout en essayant de comprendre pourquoi leurs cadeaux, pourtant préparés avec grand soin, s’étaient retrouvés totalement inadaptés à la situation. Quel autre chemin devaient-ils donc parcourir ? Pensant que cela réclamait une recherche personnelle, ils se séparèrent. 

Celui qui avait apporté l’or se mit à le distribuer à ceux qu’ils rencontraient, mais il pensa que cela devait se faire dans un partage : il donnait certes, mais il cherchait aussi à recevoir, et pour cela, il commençait à écouter l’histoire de chacun. 

Dans ces échanges, il s’aperçut que ce qu’il donnait – quelques pièces ou lingots d’or – était peu de choses à côté de ce qu’il recevait. Il s’enrichissait de toutes les expériences humaines qu’on lui confiait. Et chaque fois qu’il devenait plus pauvre, il se retrouvait enrichi. Vint jour où, ayant épuisé ses réserves, il se retrouva sans rien. Et face à une nouvelle demande, il s’écria : « D’or ou d’argent je n’en ai plus, mais ce que j’ai, je te le donne : j’ai appris de toutes mes rencontres que des richesses vivent au cœur de chacun. Alors, toi aussi, tu es pleine de capacités. Lève-toi et marche !… » 

Il avait prononcé cela, sans l’avoir vraiment voulu, comme une réalité qu’il découvrait en la disant. Et il pensa que cette richesse intérieure devait être proclamée et faire école. Il ouvrit une échoppe nouvelle où chacun pouvait venir se nourrir ce qu’il possédait en lui, en le partageant et réciproquement. Ce fut un vrai bel endroit, un espace où chacun s’ouvrait à de multiples amis. Il le nomma : “ L’échoppe de la Fraternité“. 

Le Mage qui avait apporté l’encens s’aperçut bien vite qu’il ne suffisait pas d’enfumer les autres pour les rendre heureux. Quand cela n’aboutissait pas à de tragiques allergies, ce n’était pas non plus l’assurance d’un grand bonheur. Certes, ils étaient encensés, certes cela flattait leur ego un moment, mais quand la fumée de l’encens s’estompait, ils se retrouvaient bien seuls !… 

Cela l’amena à réfléchir : en fait nul n’avait besoin d’être encensé, mais bien plutôt d’être encouragé, et il se mit à porter un nouveau regard sur ceux qu’il côtoyait. Pour elles ou eux, il devint ambitieux : que leur demander pour qu’ils se dépassent, pour qu’ils mettent en jeu toutes leurs capacités ? 

Il traduisit cette conviction toute nouvelle par de multiples appels, une manière de dire : “j’ai besoin de toi, les autres ont besoin de toi; en leur répondant, tu vas progresser toi-même, et ce n’est qu’un début !“ 

Il l’avait bien vu : l’encensement où l’on se complait risque de stopper tout développement, une fois auto-satisfait, dans un surplomb dangereux au dessus des autres. Seule la volonté de prendre sa place parmi les autres, avec toutes ses compétences, pouvait déboucher sur corps vivant où chacun vibre au rythme de l’ensemble. 

Il ouvrit alors une sorte de consultation pour découvrir comment telle ou tel pouvait progresser, dans quel domaine et au service de qui. Pour cela, il reprit une vieille pratique découverte dans la Bible : il leur donnait un nouveau nom, comme un objectif à atteindre, se rappelant que Dieu avait changé le nom d’Abram (père prestigieux –encensé?-) en Abraham (père d’une multitude de peuples). Et il appela sa consultation : “la Taverne des nouveaux Noms“ ; 

Le troisième Mage, le porteur de myrrhe, comprit qu’il devait avoir en lui-même un rapport difficile au temps : d’où lui venait cette préoccupation un peu maladive de vouloir embaumer les vivants, les figer dans un instant essentiel ou exceptionnel. Une fois embaumé, quel avenir pouvait-on alors espérer? Le culte du passé qu’il découvrait en lui l’étonna : pourquoi vouloir arrêter le temps ? N’y avait-il pas en lui une peur de l’avenir, une appréhension pour tenter d’autres aventures, pour prendre des risques ? 

Ces réflexions le hantaient, tandis qu’il parcourait le désert allant d’oasis en points d’eau et la vue de ces immenses étendues désolées lui rappela une histoire de son enfance. 

On se moquait souvent de son grand-père parce qu’il semait dans le désert. A quoi cela pouvait-il servir ? Mais, lui, obstiné continuait à y répandre les semences chaque année, sans résultats bien sûr. Jusqu’au jour où un gros orage fit tomber une pluie abondante. Alors le désert se couvrit de fleurs : quel spectacle ! 

Mais oui, se dit-il, voilà ce qu’il faut faire : semer dans le désert, à tous vents, avec l’espoir de voir germer un jour l’invraisemblable. Et pour fixer sa découverte et la faire partager, il planta quatre piquets, tendit dessus une vaste toile de tente. Il ajouta un calicot pour donner un nom à ce lieu : « Au semeur du désert » Et sur cette route, chacun pouvait s’y arrêter, s’y reposer à l’ombre, y goûter un grand verre d’eau fraîche, le temps de repartir vers de nouvelles aventures. 

Bien des années plus tard, il arriva que les chemins des 3 mages se croisèrent à nouveau. Curieusement cette rencontre eut lieu dans un petit village qui s’était doté d’un mini-observatoire. Attablés à la buvette, ils évoquaient tout ce qui avait changé pour eux depuis la visite de la crèche et le “chemin autre“ qu’ils avaient découvert. … La nuit était tombée et le ciel se couvrait d’étoiles. Tout à leurs récits, ils ne pensaient plus au lieu où ils étaient. Un cri vint les arracher à leurs échanges : « Venez voir, exceptionnel, on dirait une nouvelle étoile. » Alors, complices, ils se regardèrent. « Une nouvelle étoile ?
Vous êtes surs ; je crois qu’il y a longtemps que nous la connaissons et qu’elle nous guide !… 

 

Alain Patin